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  • Mathilde ROUX

Le livre du moment, Voyage au bout de la nuit


J'avais un professeur de français qui s'appelait M. Simhon. Avec un H. Jean de son prénom. Je crois qu'on s'aimait beaucoup. Il allait jusqu'à me demander mon avis en cours. Ce n'est pas cela qui me plaisait particulièrement (fuck le lycée), mais plutôt le fait qu'il comprenait mes ordres d'importance. Selon lui, j'étais une artiste bien plus qu'une bizarre. Un regard comme un remède.

M. Simhon n'est plus de ce monde et je le regrette bien: je serai allée lui raconter un peu toute l'importance qu'il a eue sur ma vie.

Un jour, notamment, il a écrit le nom de Louis-Ferdinand Céline au tableau. Il avait l'attitude d'un professeur de Poudlard écrivant à la craie le nom de Voldemort. Le Monstre, l'Interdit. Celui-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom.

"Le plus grand prosateur de ce siècle mais n'oubliez jamais le rôle qu'il a eu durant la dernière guerre. Un antisémite." (sans majuscule du coup)

M. Simhon était juif.


20 ans plus tard (je sais, je fais jeune), je viens de finir Voyage au bout de la nuit. Mon premier Céline. Lu à voix haute, comme Luchini le recommande (Luchini que j'écouterai au bout du monde). Encore une fois, mon professeur-prophète ne m'avait donc pas menti. Cette véritable oeuvre du diable est un chef d'oeuvre de prose et d'émotion. Vulgaire et pleine, sublime de finesse tout autant que d'horreur. Jamais un pamphlet pour la haine. Une description brute et sans nuance de l'homme, ce papillon qui devient asticot.

Le topo ? Le road movie d'un anti héros, Bardamu, à travers la guerre de 14-18, cet "abattoir international en folie", le travail esclavagiste de la "Compagnie pordurière" (Céline excelle à inventer des mots), New York ("on n'échappe pas au commerce américain"), les cloaques d'un Paris merveilleux de tristesse et de faiblesse humaine. La description d'hommes, des travailleurs ("c'étaient les pauvres de partout"), de malades, de père en souffrance ("il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas"), des assassins...

Comme dirait Beigbeder dans Dernier inventaire avant liquidation, "j'envie ceux d'entre vous qui n'ont pas encore lu cette fresque furieuse de vermine et de charogne: ils vont se faire dépuceler mentalement."

Pardon mais en effet, ce livre c'est comme l'amour sale. Je ne saurais dire s'il est bon ou mauvais (et à la limite quelle importance ?) mais il faut absolument y avoir touché. C'est toujours ça de pris à Dieu.

Ne vous attendez pas à l'oeuvre d'un être en tous points abject et froid, type Hygiène de l'assassin (Nothomb) ou Kaiser Soze (je ne vous ferai pas l'offense de vous donner la référence). Céline reste le premier auteur qui m'a tirée autant de larmes. Comme si cet auteur avait un jour croisé l'Amour et l'avait tué à coup de Poésie.


Je ne sais pas si je lirai d'autres Céline. Mais je vais vous laisser pour relire le Voyage. En silence cette fois-ci. Dans la nuit, avec "toutes les complicités du silence". Et je la relirai plus tard encore... Sans jamais pouvoir expliquer à fond toute cette oeuvre à ceux qui ne l'ont pas lue. Mais après tout, "c'est le voyageur solitaire qui va le plus loin".







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